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DECRET n° 2005-983 du 21 octobre 2005

DECRET n° 2005-983 du 21 octobre 2005 relatif à l’orthographe et la séparation des mots en manjakú

RAPPORT DE PRESENTATION

L’objectif de faire des langues nationales sénégalaises des langues de culture et, par la même occasion, de donner plus de moyens et d’efficacité à l’éducation, à la modernité et aux efforts de développement, exige que ces langues soient écrites, introduites dans le système éducatif et utilisées dans la vie officielle et publique.

L’écriture du manjakú a déjà bénéficié d’efforts isolés comme ceux de missionnaires chrétiens qui ont travaillé sur les langues dites à usage localisé.

Avec la décision de l’Etat d’étendre le statut de langue nationale à toutes les langues parlées dans le pays, le manjakú a été codifié en 2002, afin d’avoir une base conventionnelle qui puisse régir les règles d’écriture de cette langue et permettre son développement.

Ce sont les résultats de cette codification, révisés et corrigés à l’occasion de la 29e Semaine nationale de l’Alphabétisation (atelier des 7 et 8 septembre 2004), qui sont à la base du présent décret.

Telle est l’économie du présent projet de décret.

Le Président de la République,

Vu la Constitution, notamment en ses articles 1er, 8 et 21 ;

Vu la loi n° 77-55 du 10 avril 1977 relative à l’application de la réglementation en matière de transcription des langues nationales ;

Vu la loi n° 91-22 du 16 février 1991 portant loi d’orientation de l’Education nationale, modifiée ;

Vu le décret n° 71-566 du 21 mai 1971 relatif à la transcription des langues nationales, abrogeant le décret 68-871 du 24 juillet 1968 et complété par le décret n° 72-702 du 16 juin 1972 ;

Sur le rapport du Ministre de l’Education,

Decrete :

Article premier. - Les règles qui régissent l’orthographe et la séparation des mots en manjakú sont fixées par le présent décret. Les exemples sont pris dans les différents dialectes.


Chapitre premier. - L’alphabet

Art. 2. - L’alphabet manjakú comprend vingt-huit lettres, dont vingt-deux consonnes et six voyelles. L’ordre alphabétique est le suivant :

Nos

Miniscules
Majuscules
Exemples
Traduction
1.
a
A
ucam
le régime
(de palmes)
2.
b
B
bëjuwak/bëjook
le menton
3.
c
C
pëcap
le piquet
4.
d
D
kaduwa
l’appel
5.
e

E
përe
le repas
6
. ë
Ë
bërëk
la mer
7.
f
F
kafa
la part
8.
g
G
bëga
le chemin
9.
h
H
ahay
amer
10.
i
I
upi
la chèvre/le bouc
11.
j
J
pëji
rire
12.
k
K
kato
la maison
13.
I
L
uloong
l’éléphant
14.
m
M
mlik
l’eau
15.
n
N
natak
le forgeron
16.
ñ
Ñ
ñaan
la personne
17.
n
N
unaay
la promenade
18.
o
O
pëtot
tirer
19.
p
P
pëjuul
le genou
20.
r
R
ufëri
le dîner
21.
s

S
kasa
le nuage
22.
ŝ
Ŝ
ubûs
le chien
23.
t
T
kato
la maison /la case
24.
t
T
pëtaf
la vieillesse
25.
u
U
kamul
le bois mort
26.
w
W
uwët
la panthère
27
. y
Y
uyoond
le vallon
28.
z
Z
kazoz
le coude

· Les consonnes sont : b, c, d, f, g, h, j, k, l, m, n, ñ, ŋ, p, r, s, ŝ, t, t, w, y, z

· Les voyelles sont :
a, e, ë, i, o, u.

Chapitre II. - La Phonologie

Art. 3. - Le graphe ë/Ë est retenu pour orthographier la voyelle centrale [ ].

Art. 4. - Le système vocalique du manjakú connaît une opposition pertinente de longueur, pour toutes les voyelles à l’exception de la voyelle ë/Ë.

Exemples :

Brèves
Exemples
Sens
Longues
Exemples
Sens

a


pëfak
« avaler »
aa
pëfaak
« s’approcher de »
e
kawel
« l’achat »
ee
kaweel
« le cheveu »
i
pëlik
« le puits »
ii
pëliik
« le haricot »
o
pëpos
« faire les
1ers pas
(bébé) »
oo
pëpoos
« la construction »
u
pëluk
« payer »
uu
pëluuk
« l’esclavage/ a souffrance ».

Art. 5. - Le système vocalique du manjakú connaît aussi une opposition pertinente de tension pour toutes les voyelles à l’exception de la voyelle ë/Ë.

Voyelles lâches
Voyelles tendues
a
kafal
« la tromperie »
a
kafal
« il/elle coupe »
i
pëmint
« marcher »
í
pëmint
« émonder »
o
uko
« le pagne »
ó
ukó
« le vaurien »
u
pëjuk
« le front »
ú
pëjúk
« apprendre »
uu
iruu
« les piments »
úu
irúu .
« les fibres de noix de palme »

Art. 6. - Quand une voyelle longue (suite de deux brèves) porte l’accent aigu marquant la tension, seule la première voyelle porte l’accent.

Exemple :

Pëñúut
« mettre le feu ».

Art. 7. - Les graphes ñ/Ñ et n/N sont retenus pour orthographier les nasales palatale et vélaire, le graphe t/T pour la rétroflexe et ŝ/Ŝ pour la chuintante.

Art. 8. - Le manjakú connaît la prénasalisation. Pour orthographier les prénasales, la lettre m est utilisée devant p et b, et la lettre n devant les autres consonnes.

Exemples :

mb => kabamb

« le battant »
mp => mpat
« la crème de lait »
nk => bëtënk
« l’entraide »
nj => bëleenj
« le pagne »
ng => uloong
« l’éléphant »
nt => pëlent
« la plainte »
nd => undink
« la hache »
nc => uncaam
« de l’argent »
nt => pëtant
« la queue ».


Chapitre III. - Le nom et ses déterminants

Art. 9. - Le manjakú est une langue à classes nominales. Les classificateurs nominaux sont représentés par des morphèmes ou indices de classe qui sont préfixés à la base lexicale pour former les noms.

Exemples

ubus « le chien »
(classe u-)
ito (classe i-)
« les maisons »

Art. 10. - Le manjakú applique les accords de classe nominale. Les marques de l’indéfini, du démonstratif, de l’interrogatif et du numéral, formlées à partir du classificateur, sont séparées du nom.

Exemples :

upi ulon

« une chèvre »
kato ki
« cette maison-ci »
uloong uwoom ?
« quel éléphant ? »
ito itëb
« deux maisons ».

Art. 11. - Le déterminant possessif est suffixé quand le possesseur est au singulier et il est autonome quand le possesseur est au pluriel.

Exemple :

Kato + ul =>

katoul
« sa maison »
mais :
Kato bukul =>
« leur maison »

Chapitre IV. - Le verbe et ses modalités

Art. 12. - Le pronom personnel sujet est préfixé à la forme verbale. Le pronom personnel sujet emphatique s’écrit séparément du verbe. Le pronom personnel objet est suffixé au verbe sauf à la 3e personne du pluriel.

Exemples :

mandiala

« je mange »
wi, këriala
« toi tu manges »
a bupu
« il t’a frappé »
a bup bëlël/bukul/bakal
« il les a frappé »


Art. 13. -
La marque du relatif, formée sur le classificateur, se place devant le verbe :

Exemple :

Kato ki welki
« la maison que j’ai achetée ».

Art. 14. - La marque du pronom possessif est autonome.

Exemple :

nicind .
« le/la vôtre »

Art. 15. - Les marques de temps, d’aspect et de mode sont affixées au radical verbal.

Exemples :

malemp

manlemp => « je travaille » (présent inaccompli)

mamlemp

manjoolemp/mandoolemp => « je travaillais » (passé inaccompli)

mambilemp => « je travaillerai » (futur)

manjoobalemp/mandoobalemp => « j’avais travaillé » (passé accompli)

manjookalemp/mandookalemp => « j’étais en train
de travailler » (passé inaccompli duratif)

lempan ! => « travaille ! » injonctif)

Chapitre V. - La dérivation et la composition

Art. 16. - Dans la dérivation, les affixes sont rattachés au radical.

Exemples :

përiala « manger » =>
bariala « la nourriture »
pëneem « se perdre » =>
naneemal « le perdu »

Les éléments du mot composé sont reliés par un trait d’union.


Exemples :

Unjam-bati
« la mante religieuse »
Nasiën-Bati
« Dieu ».


Chapitre VI. - Les signes et la ponctuation

Art. 17. - Pour délimiter la phrase et ses composantes, le manjakú adopte les signes et les valeurs de la ponctuation en usage en français, en tenant compte des spécificités de la langue manjakú. Les signes sont :

Français

Signes
Manjakú
point
.
ujopat
deux points
 :
ngëjopat ngëtëb
points de suspension
ngëjopat usëtar
point d’interrogation
 ?
ujopat uyepar
point d’exclamation
 !
ujopat upikra
virgule
,
unew
point-virgule
 ;
ujopat unew
tiret
-
Ndëging ndëtiës
trait d’union
-
uging uboflin
parenthèses
( )
inaajan itëp
guillemets
«  »
i ñiri
TEXTE D’ILLUSTRATION

Mënt utia di mënt bati

Mënt utia ee nom ni mënt bati. Mënt bati ja mënt ut,ia : « mampeu ! » Mënt utia jool : « mpeetiin » Mënt bati kakajool : « Jakaten ! » A ba patësaar.

Mënt bati laan mënt utia usubal. A ilik kay ti ucaak bëliëng. Babuk mënt utia cat awruka naloole. Mënt utia bëk babukul baacat biki di pëfab. Mënt utia meet binú robi. A nayël uloong di mënt bati. Uloong lilat përim uya. Ulaant kalil uya o yëla. Ulaant tëp o bandë bati bëcak o uya : « Tëlaanti tëlanti tëlaa aci mënt utia jeenún babukul acat, aba, aruka naloole. Tëlik tëraan kata ci, akay rak-rak ». Mënt, bat,i liëkasa përim a naja babukul : « Ndayënanaaria ma liëkasa përim. Ulant kakalësa. Mënt bati te kayëla. A naja : « Mante !

Tëpan ! », Mënt bati wëtani usubal. Mlik uuyan utia. Gëko lëmbi bëliëng. Mko jaban.

Mënt utia ja nabëkësi nun abuk ni wat di usubal. A upat mënt utia lëmbi bëliëng.

Mënt bati peun bëliëng.

TRADUCTION

La terre et le ciel

Un jour, le souverain de la terre et celui du ciel se querellaient. Le souverain céleste dit au souverain terrestre : « Je suis plus puissant que toi ». Le souverain terrestre rétorqua : « Tu ne l’es point ». Le souverain du ciel lui dit : « On va voir ». Et chacun s’en alla de son côté.

Le souverain du ciel, pour prouver sa puissance, retint l’eau de pluie et la terre s’assécha. Les sources tarirent, les enfants de la terre moururent tous de telle sorte qu’il n’en resta qu’un seul. Le souverain de la terre enterra les corps de ses enfants sous la cendre.

La terre impuissante décida d’envoyer un messager auprès du souverain céleste. Il désigna l’éléphant, mais celui-ci n’a pas une belle voix pour chanter. Ainsi la grue huppée fut envoyée. Elle alla au firmament et une fois arrivée au premier ciel, elle chanta de sa belle voix : « Moi, grue huppée, grue huppée, grue huppée, c’est le souverain de la terre qui m’envoie vous dire que ses enfants sont tous morts sauf un. Il n’y a plus la moindre petite goutte d’eau sur terre. Tout est sec ». Alors le message parvint faiblement au souverain du ciel qui était entouré de ses enfants, à qui il demanda de se taire pour qu’il puisse écouter la voix qu’il percevait. La grue huppée reprit la chanson qui parvint cette fois-ci au destinataire. Le souverain céleste dit : « J’ai compris le message, va ! ».

Quelques instants après une pluie diluvienne se déversa sur la terre. Tout se remit à pousser et à reverdir. Tous les enfants de la terre ressuscitèrent .

La véritable puissance appartient au ciel.

Art. 18. - Sont abrogées toutes dispositions contraires au présent décret.

Fait à Dakar, le 21 octobre 2005
Abdoulaye WADE.
Par le Président de la République :
Le Premier Ministre,
Macky SALL.